• Chapitre IV
    Sur la piste des pionniers







      Nulle autre activité à ma connaissance, ne procure le même plaisir et les mêmes sensations que le traîneau à chiens. Immersion et proximité avec la nature, glisse des patins sur la neige et direction d’une formidable équipe de chiens voués corps et âmes à leur musher… voilà ce que l’on ressent les pieds sur les patins et les deux mains sur le montant. <o:p></o:p>

      Il fait froid… très froid à proximité du lac saint Jean. Jamais je n’avais encore affronté pareilles températures. Les parties découvertes de mon visage me brûlent et il me semble perdre un peu de sensibilité sur la peau irritée par ce froid.<o:p></o:p>

      Les chiens que nous venons d’atteler ne tiennent plus en place et je dois concéder que moi aussi je suis pris d’excitation à l’idée de traverser ces grands espaces, ces forêts et ces lacs gelés à leurs côtés. Un petit clic et le largeur libère la tension, les pulsions de ses athlètes forgés pour courir. Le rythme effréné de ce départ me fait redouter une fatigue excessive des chiens en ce début de parcours mais ils semblent parvenir peu à peu à leur rythme de croisière. A la tête de l’attelage, emporté par la vitesse, subjugué à la vue de ces corps qui se plient et se déplient dans une grande souplesse, accusant comme une gifle ce vent glacial qui glisse sur mon visage… un sentiment de liberté et de toute puissance m’envahit. <o:p></o:p>

      Mathieu et moi, l’un derrière l’autre et à la tête de nos attelages respectifs, nous nous engageons sur la piste ouverte par notre guide. Piste qui semble nous mener vers une forêt de sapins, laquelle, à cette distance, telle une barricade, se dessine comme un obstacle infranchissable. Les kilomètres défilant, j’accorde davantage de confiance envers ces chiens, des huskies qui, la veille encore, je ne connaissais pas. Je me familiarise peu à peu avec leurs noms et Calin, ce chien de tête roublard et expérimenté, approuve mon assurance grandissante et reste à l’écoute de mes ordres.<o:p></o:p>

      Nous pénétrons l’épaisse forêt de conifères où la piste plus étroite, épousant le relief, nous réserve virages serrés et descentes durant lesquelles nous nous efforçons de refreiner l’ardeur des chiens… sans quoi nous risquons de finir dans le décor… étalés dans la poudreuse ou pire encore… la face écrasée sur un arbre. Mathieu, musher plus expérimenté   et assurément meilleur technicien sur un traîneau, semble jubiler eu fur et à mesure que nous rencontrons des difficultés. Le galop des chiens à fait place au trot, foulée plus adéquate et adaptée aux longues distances.  L’occasion, tout en gardant un œil sur la piste, d’apprécier à leur juste valeur les magnifiques paysages que nous traversons, où la seule manifestation d’activité humaine sont ces grands espaces vierges, en réalité des champs de bleuet recouverts par cet épais manteau blanc. La piste, légèrement glacée, facilite le travail de la meute, améliore la glisse de nos traîneaux.<o:p></o:p>

      Nous avalons les kilomètres et apprécions ces moments de grande quiétude, bercés par le halètement des chiens. Bien emmitouflé dans mon manteau, les mains protégées par mes épais sur gants, je ne ressens pratiquement plus les effets du froid. Il en est de même pour les chiens qui, au cœur de ces températures hivernales, connaissent un regain d’efficacité. Seul le givre résultant de ma respiration et accumulé sur les pourtours en fourrure de ma toque, témoigne des conditions extrêmes de l’hiver Canadien. <o:p></o:p>

      Le repas de midi partagé autour d’un bon feu est pour nous l’occasion de rompre ce silence de cathédrale que nous nous imposons au cœur de ce sanctuaire de la nature, parfois interrompu par un ordre directionnel à l’intention des chiens. Ceux là mêmes qui, passées quelques minutes, assoiffés d’activité et bourreaux de travail, sont déjà dressés sur leurs quatre pattes, parés pour la suite de notre aventure au cœur du Saguenay.


    ...j'ai tenté ici de me représenter sur le traîneau...


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      Le temps passe. Nous ne voyons pas défiler les heures et il nous faut observer la position du soleil, par cette radieuse journée, pour nous en rendre compte.  Les rayons peinent à percer les épais branchages. La lumière se fait plus discrète, plus sombre, et nous voyons la forêt sous un nouveau jour tandis que la teinte de la neige se fait plus douce, plus colorée… plus clémente pour nos yeux. <o:p></o:p>

      Au fur et à mesure de notre avancée, la piste se creuse et se fait plus technique, plus physique pour le musher. Nous mettons pied à terre dans les montées, donnons de notre énergie pour soulager les chiens tandis que dans les descentes, en véritables acrobates et équilibristes accomplis, nous jouons sur les transferts de poids pour nous faufiler entre les arbres, pour négocier les virages en épingles qui se font de plus en plus serrés. Passées quelques heures, je me montre plus habile et le plaisir de glisser, de prendre de la vitesse, s’accroit et prend le pas sur l’angoisse de la chute. Je savoure toujours un peu plus ces instants en symbiose avec mon attelage.<o:p></o:p>

      La fin de l’après midi approche et nous profitons de ces journées qui rallongent en cette fin d’hiver pour nous offrir, avant d’établir le camp, un léger détour. Il nous conduit sur les rives de l’Ashuapmushuan, du nom que lui donnèrent jadis les amérindiens et signifiant dans leur langue « là où on guette l’orignal ». Un nom chargé de sens et de poésie pour un lieu d’une beauté saisissante. Ici, la rivière indomptable, ses rapides et ses tourbillons, coulent à flot et ne cèdent en rien aux requêtes pressentes et aux caprices de l’hiver. Une pente raide, vertigineuse et glacée, conduit notre regard le long de ses rivage tandis que le ciel s’enflamme peu à peu,  dévoilant ses ardentes couleurs orangées et rougeâtres. Nous restons là quelques instants, calmes et totalement apaisés avec l’incroyable sensation que nous touchons là à l’un des buts ultime de notre voyage. Je me verrai bien prendre racines en ces lieux et comme les arbres qui m’entourent, attendre là les premières lueurs du soir et le doux scintillement des étoiles… passif et immobile. Mais la réalité se rappelle à moi… nous n’avons pas davantage de temps à consacrer à la rêverie. Il nous faut monter la tente et allumer le feu, celui qui nous tiendra chaud durant la nuit. C’est sur les bords d’un petit lac gelé que nous décidons de nous établir. Là où une loutre enjouée et énergique nous a laissé les traces bien visibles et caractéristiques de son passage.<o:p></o:p>

      Nous nous mettons à l’œuvre et prélevons sur la forêt cinq jeunes arbres nécessaires au montage de notre tente. Cinq arbres comme autant de piliers consolidant notre abri de toile. Les chiens profitent d’un repos bien mérité et nous regardent d’un air presque amusé nous activer avec comme échéance cette nuit qui approche et nous enlace peu à peu de son obscurité. Fruit d’une négligence de notre part, nous n’avons à disposition qu’une seule lampe frontale, si bien que c’est dans la noirceur presque totale que nous allons cueillir les branches de sapin et de pin qui feront office de matelas et nous isoleront du froid omniprésent à la surface du sol. Encore un arbre mort à découper en bûches pour alimenter notre poêle… un peu d’écorce pour faire prendre notre feu et nous voilà fin prêts… deux heures se sont écoulées. Soulagé de pouvoir posé la hache, je scrute ce ciel qui, distant des villes et de sa pollution lumineuse, arbore milles et une étoiles… nuages de lucioles au sein de la galaxie. Je me glisse enfin sous la tente, profitant à mon tour du confort apporté par le poêle qui fonctionne à plein régime. La veillée sera courte. Nos organismes réclament, après cette journée de traîneau, un peu de repos.


    ...croquis de notre campement...


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      Bien au chaud dans mon duvet, un lourd sommeil me gagne et s’impose. Dans la nuit, emporté par mes rêves, je refais un à un les courbes et les virages de notre parcours. <o:p></o:p>

      La nuit s’achève et fut plutôt bonne. Le temps d’enfiler les différentes couches de vêtements ainsi que la veste, je chausse mes bottes et me voilà paré à affronter la fraîcheur matinale. Autre journée, autre ambiance… dehors la neige tombe et disperse ses flocons sous un ciel grisâtre et brumeux.<o:p></o:p>

      Les chiens sont là, recroquevillés sur eux-mêmes et la truffe bien à l’abri derrière l’épais panache qui leur sert de queue. Saupoudrés de neige, c’est un regard timide et pas totalement réveillé qu’ils lancent dans ma direction. L’air de dire qu’ils se trouvent bien ainsi, qu’ils ne refuseraient pas les bienfaits réparateurs d’une bonne grasse matinée. Je pense être de leur avis tant le cadre s’y prête. Les températures sont légèrement à la hausse et le ciel nuageux n’y est pas étranger. Je contemple notre tente prospecteur, semblable à celle qu’utilisèrent autrefois, chercheurs d’or, bûcherons et autres pionniers du grand nord… S’échappe encore la fumée de notre petit poêle à bois. <o:p></o:p>

      Je pense ce matin prendre réellement conscience de l' aboutissement de notre projet. Des hommes, des chiens et une nature Québécoise qui consent jour après jour à nous révéler une infime partie de ses splendeurs cachées. <o:p></o:p>

      Ca jappe, ça hurle et ça trépigne d’impatience… la nuit de repos à porté ses fruits et l’ensemble des chiens à visiblement bénéficié d’une excellente récupération. Le rythme soutenu nous emmène sur la traversée du lac pour nous replonger rapidement dans les profondeurs de la forêt boréale. Que le bruit des patins sur cette neige fraiche est doux à mes oreilles. Chaque instant passé sur mon traîneau est savouré avec une intarissable soiffe de découverte. Sur chaque virage, parvenu en haut de chacune des côtes, je lance mon regard sur l’horizon avec l’intention de découvrir ce qui m’attend au loin, avec quelle beauté de la nature nous allons nous retrouver nez à nez.<o:p></o:p>

      De temps en temps, les chiens, plus distraits, tendent à quitter la piste. Sans doute ont-ils reniflé la piste alléchante d’un gibier. Tiraillés entre ces deux instincts, celui de chasser et de courir, c’est à moi qu’incombe la tâche de les mener dans la bonne direction, de les pousser à faire le bon choix. Ah… comme il nous tarde le jour, à Mathieu et à moi, où nous pourrons emmener l’équipe d’Otxoa dans les confins de la Laponie et au cœur des forêts d’Europe de l’est. Mais pour le moment nous voilà au Québec, à la tête de deux attelages et je crois que ce voyage, loin d’apaiser mon désir d’évasion, attise un peu plus en moi le désir de découverte des grands espaces. Chaque respiration, chaque bouffée d’oxygène et chaque battement de mon cœur m’amènent à penser que je vis ici quelque chose d’unique, que je côtoie le bonheur dans ce qu’il a de plus brut.


    ...tâches diverses pour Otxoa et Ptitcruz...


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      Nous quittons soudain la forêt pour entamer une légère descente. Mon pied effleure le frein à plusieurs reprises, veillant à garder toujours tendue la ligne qui me relie aux chiens. Lorsque le moment propice arrive, c’est toute la puissance de l’attelage que je laisse s’exprimer… sensation grisante…<o:p></o:p>

    Sensations qui se décuplent lorsque nous mettons pieds et pattes sur la grande et sinueuse rivière gelée. L’immensité blanche dans toute sa splendeur, dans ce qu’elle a de plus spectaculaire. Aucun relief, aucun arbre et de la neige à perte de vue. Le ciel obscurci,  lourd et ombrageux pèse sur nos têtes et dissipe les rayons d’un soleil mystérieux. Il y a là quelque chose d’irréel… une ambiance… un climat… un paysage marquant comme l’Europe nous en offre peu. Mes yeux photographient et s’attardent sur chaque détail de cette vaste étendue… ma mémoire s’en imprègne. La beauté des cascades et des torrents que nous découvrons un peu plus loin n’y changera rien… durant un bref instant j’ai ressenti l’appel de la nature.<o:p></o:p>

    Mes oreilles en bourdonnent encore….<o:p></o:p>

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                                                 Ptitcruz.




       à suivre...

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