• Chapitre III
    "Sur les rives de la Jacques Cartier"


    ...ici ma main écrivant quelques lignes, pendant que nous étions dans la cabane rustique, chauffés par le poêle et éclairés à la bougie...


      "Quel passionné de grands espaces n’a pas un jour rêvé de vivre et passer quelques journées en forêt, dans un petit cabanon, sans eau, sans électricité… seul, au contact et à l’écoute de la nature ?<o:p></o:p>

    Ce 23 février, Mathieu et moi, sac sur le dos et raquettes aux pieds, nous nous enfonçons au cœur du parc de la  Jacques Cartier, bien décidés à profiter de ces quelques jours en autonomie dans un camp rustique chauffé au poêle à bois. Le cadre hydilique et le ruissellement de la rivière aux cascades cristallisées et glacées, nous invite à tracer notre route dans cette poudreuse légère et immaculée.  D’emblée, je tombe sous le charme de ces forêts enneigées, de ces reliefs, de ces courbes graciles et élégantes qui se dessinent sur l’horizon.<o:p></o:p>

    Cette marche nous conduit jusqu’à notre chalet où nous parvenons le timbre haletant et les yeux écarquillés par tant de beauté. Les bagages installés, nous nous activons à allumer un feu. D’une part pour nous réchauffer, mais surtout pour faire fondre un peu de neige, préambule nécessaire à notre réhydratation et à la préparation de notre souper ce soir.<o:p></o:p>

    Lorsque les premières braises rougissent et prennent enfin un peu d’éclat, nous nous décidons à partir en reconnaissance aux alentours de notre camp. Les raquettes chaussées, nous lançons un dernier petit regard sur notre chalet d’où s’échappe un filet de fumée aux senteurs de bois.<o:p></o:p>

    Nulle piste à suivre et nous nous enfonçons dans l’épais sous bois avec lenteur et difficulté. Il ne fait plus aucun doute qu’ici nous ne sommes pas seuls. La vie fourmille autour de la Jacques Cartier. Lièvres, renards et écureuils survivent tant bien que mal au rigoureux hiver Québécois et laissent ici ou là quelques traces de leur récent passage. Le rongeur à grandes oreilles, paré de sa belle robe blanche hivernale, se méfiera car maître goupil, prédateur affamé, marche sur ses pas. Ainsi fonctionne la chaîne alimentaire dont les deux protagonistes ne sont que de petits maillons.<o:p></o:p>

    Lentement, la luminosité se fait de plus en plus faible et le soleil qui disparait derrière la colline couverte de sapins, nous gratifie d’une lumière exceptionnelle, nuancées de rose et d’orange, qui donne à cette neige du soir un superbe rendu.  Je sens dors et déjà que je vais me plaire ici.


    ...pendant notre marche, des paysages plus beaux les uns que les autres se dévoilaient devant nos yeux écarquillés...


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    Lorsque sur le chemin du retour nous apercevons le refuge, une crainte nous envahis… la cheminée semble désespérément muette et inactive. Le feu s’est éteint… il fait un froid de canard et nos gorges asséchées réclament un peu d’eau. Nous payons là notre négligence et rencontrons nos premières difficultés. Dans notre marmite, la neige n’est pas encore fondue. Durant un court instant, Mathieu et moi nous nous regardons et nous demandons ce que nous pouvons bien faire là… sans eau, sans rien à manger et sans la précieuse chaleur du poêle pour affronter la fraicheur de la nuit qui approche à grands pas. Il nous faut peu de temps pour nous ressaisir et nous organiser. Mathieu allume son réchaud tandis qu’une hache à la main je m’en vais fendre un peu de bois dans l’espoir de pouvoir rallumer notre feu suffocant.  Peu à peu notre situation s’améliore. Nous obtenons notre précieux liquide tandis que l’intérieur de notre chalet se réchauffe doucement. Nous avalons goulument nos premières gorgées de thé et laissons à la fraîcheur du soir, le soin de nous préparer un peu d’eau pour nous rafraîchir.<o:p></o:p>

    Après un souper relativement médiocre, c’est avec la conscience plus tranquille que nous nous apprêtons à passer notre première nuit. Une dernière buche et nous gagnons nous couches respectives.<o:p></o:p>

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    Il est six heures du matin lorsque, devançant le soleil, nous ouvrons les yeux. La nuit fut assez difficile ou tout du moins pas tout à fait comme nous l’avions imaginé. Les premières heures de sommeil, ce fut littéralement l’enfer… une véritable fournaise où si l’on en croit le thermomètre, on frôla à l’intérieur les 37 degrés.<o:p></o:p>

    Ruisselant de transpiration et au bord de l’asphyxie,  il m’a fallu attendre avec angoisse que le poêle, fonctionnant à plein régime, se calme un peu… tel était le prix pour avoir, le matin venu, une marmite d’eau indispensable à notre journée. Succéda durant la nuit une période plus clémente au cours de laquelle je tombai dans un profond sommeil… bien mérité selon moi. Et me voilà enfin en ce dimanche matin sans grasse matinée et sans viennoiseries, les yeux cernés et bien emmitouflé dans mon sac de couchage… un léger nuage de condensation s’échappant de mes lèvres gercées par le froid. Une nouvelle journée commence.




    ...croquis que j'ai effectué, il représente Julien pendant que nous marchions à travers ces paysages à couper le souffle...
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    La photographie animalière est une discipline particulièrement ingrate et c’est ce qui rend la rend tellement délicate qui en fait tout l’attrait.  Même pour le meilleur et le plus exigeant des photographes, le « résultat » ne serait être garanti.  Connaissance du milieu, de l’espèce, présence d’une bonne lumière, milieu photogénique… comportement du sujet… tous ces facteurs entrent en jeu.  On peut tout aussi bien photographier durant des années le même sujet sans pour autant obtenir LA photo… celle qui saura satisfaire le photographe.<o:p></o:p>

    La veille, nous avons pu observer les traces récentes et encore fraiches d’un renard. C’est sans trop de convictions que je me rends ce matin sur place, dans le secret espoir de lui tirer le portrait. Le renard à cet avantage sur moi,  une parfaite connaissance de son territoire lui permet de se déplacer à sa guise et en toute discrétion. Pour moi, c’est un peu le saut dans l’inconnu. A ma méconnaissance du terrain s’ajoute un autre handicap de taille… la neige poudreuse et légère complique encore un peu plus la tâche. Il m’est rendu particulièrement difficile de tenter la moindre approche et de me déplacer en silence. Patience et motivation ne compensent pas mes failles et une à deux semaines ne seraient pas de trop pour me familiariser avec la faune et la flore locale. Cela dit, la photographie n’est pas une fin en soi et la nature, dans son infinie bonté nous gratifie bien souvent de merveilleux spectacles. La douce lumière du matin, le chant des oiseaux, le passage incongru d’un lièvre sur la piste… il nous suffit de tendre l’oreille et d’observer. Ainsi, lors d’un affut, jamais je ne suis touché par l’ennui. S’intégrer et se fondre dans le milieu, ouvrir bien grand les yeux et savoir profiter de ces instants privilégiés… voilà les clefs de ces moments de pur bonheur. Je ne ramènerai pas de photos de renard … pas aujourd’hui. Rusé, le petit canidé m’a devancé de quelques heures, se déplaçant dans la pénombre, il ne me laissera contempler que quelques traces d’urine, histoire de bien me faire comprendre qu’ici je suis chez lui.<o:p></o:p>

    Bien moins farouches, le pic épeiche et le petit roux, acrobate des cimes arboricoles, se prêteront au jeu et poseront, l’histoire de quelques secondes, devant mon objectif.<o:p></o:p>

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    Prévenants et avertis, nous prenons soin, avant notre départ pour la journée, d’alimenter en conséquence notre feu et de mettre de larges réserves de neige à fondre… de quoi assurer notre repas et l’eau pour le lendemain.



    ...notre voisin, avec au fond notre cabane au milieu de la forêt...

    Deux gamins dans un magasin de jouets…  les yeux comme des soucoupes et le cœur palpitant… Mathieu et moi longeons la Cachée. Il y a incontestablement quelque chose de mystérieux dans ces paysages que nous dévorons des yeux. Le petit sentier que nous suivons nous invite à longer la rivière à laquelle la vapeur et les rayons perçants du soleil confèrent une certaine magie. La nature frôle parfois la perfection, côtoie la poésie et nul ne peut ignorer son talent lorsque le cours d’eau, gelé en bonne partie, expose ses stalactites, ses chutes et ses cascades. La glace translucide laisse apparaître quelques bulles d’air.<o:p></o:p>

    Nous les avions imaginé, nous en avions rêvé… ces paysages c’est ainsi que je me les représentais et je dois dire que de me retrouver là, sur le terrain, pouvoir prendre cette neige entre mes doigts endoloris par le froid, me fait ressentir une certaine émotion et un sentiment de bien être.  Québec je te vois, je te sens, je t’écoute… Québec je suis là !<o:p></o:p>

    Je me dois d’immortaliser ces moments là… je ressens en moi les besoins de les partager avec mes proches. Ceux là même qui attendent mon retour à des milliers de kilomètres de là, à l’est, de l’autre côté de l’Océan. Je fige en moi ces images et photographie à outre mesure. Je prends un plaisir féroce chaque fois que mon index frôle le déclencheur de mon appareil photo mais je doute parfois, devant une telle immensité, de mes talents supposés. Cela ne serait suffire alors le soir venu, éclairé à la lumière de la bougie, j’écris ces quelques lignes, effleure de la mine de mon crayon les pages encore vierges de mon calepin.<o:p></o:p>

    La forêt se fait silencieuse et l’inspiration me vient. Le cri perçant du hibou taquin, achève de me mettre dans l’ambiance de cette soirée hivernale.<o:p></o:p>

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    Nous, européens du vieux continent, avons parfois une image enchanteresque  et idéalisée du Québec. La vallée de la Jacques Cartier, brutale et sauvage, reflète tout à fait cette vision et l’hiver renforce encore un peu plus notre isolement et notre solitude, d’autant plus lorsque tombent les flocons. C’est avec une certaine délictuosité que nous nous faufilons  entre pins, bouleaux et sapins centenaires profondément ancrés dans cette terre préservée. Guidés par un étroit sentier, nous traversons forêts et tourbières et profitons pleinement de ce cadre paradisiaque. L’air, frais et vivifiant, pénètre nos poumons et nous revigorent. J’aime l’idée de vivre présentement ce que les intrépides coureurs des bois vécurent jadis. La nourriture déshydratée facilitant notre quotidien, j’apprécie de troquer le fusil du chasseur pour un objectif photo.<o:p></o:p>

    Ne soyons pas naïfs, le Québec, pris dans l’engrenage de la modernité, connait également quelques revers écologiques. Plus au nord, la forêt, saignée à blanc, affronte coupes franches, surexploitation et déforestation massive. Je souhaite sincèrement à nos amis Québécois de parvenir à préserver ce patrimoine inestimable. Il y a, j’en ai la certitude, de nombreux acteurs locaux qui ont en eux la précieuse fibre écologique et qui s’y attèlent avec fermeté.<o:p></o:p>

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    Plusieurs heures déjà que nous marchons. Tels des fardeaux, les raquettes que nous traînons aux pieds depuis notre départ nous semblent de plus en plus lourdes et encombrantes. Nous prenons la direction du sud où nous attend notre chalet avec, à l’intérieur, notre précieux foyer de braises. Le vent, puissant et glacial, nous fouette le visage et nous contraint à enfiler nos cagoules. Nos pas se font plus petits, plus économes. La fin de l’après midi approche et nous entrevoyons enfin l’issue de cette longue mais néanmoins agréable journée.  Depuis notre arrivé, nous avons calqué notre rythme sur celui de la nature : levés aux aurores et couchés au crépuscule. Nous sommes maintenant à une distance raisonnable de notre refuge lorsqu’une petite tâche au sol attire notre attention.<o:p></o:p>

    Du sang… vif et écarlate. Goutte à goutte et avec minutie, nous remontons la piste sans réelle difficulté. La neige, une fois n’est pas coutume, nous facilite grandement la tâche. Les taches se font de plus en plus visibles et prennent une taille conséquente. Nous voilà en lisière du bois et nous assistons béats aux vestiges de ce qui fut sans aucun doute un carnage. Nos pieds foulent cette neige imbibée de sang tandis qu’au sol, dans cette neige tassée par le poids de la bête, nous identifions de nombreuses traces d’ongulé et de larges touffes de poil dispersées ici et là. En témoignage, nous ne manquons pas de prendre quelques photos et ramasser de précieux échantillons. Tout ne s’arrête pas là et tels de fins limiers nous continuons à remonter la piste. Elle nous mène plusieurs centaines de mètres plus loin où figurent à nouveau les indices d’une lutte. Le sang et la poudreuse ne laissent plus planer le moindre doute. Dans ce parc national, rigoureusement protégé et de surcroît en cette saison, il est le seul à pouvoir s’en prendre à un animal de cette taille et de ce gabarit. Des frissons… de bonheur évidemment, me parcourent les bras et me remontent l’échine. La neige tombée ce matin n’a pas recouvert les traces et nous offre le luxe de pouvoir dater les évènements… quelques heures tout au plus.



    ...un loup...

    Il était là, bien présent dans nos esprits, hantant nos rêves les plus fous mais nous n’avions pas osé envisager sa présence autour de nous. Il était pourtant là et peut être nous a-t-il observé. D’habitude nocturne et particulièrement discret, le loup s’est aujourd’hui manifesté à nous.<o:p></o:p>

    Nous sommes à présent en mesure de retracer les évènements qui se sont dérobés à nos yeux mais qui se sont néanmoins déroulés dans un proche… très proche passé.<o:p></o:p>

    Une meute de loups, suffisamment affamée pour se mettre en chasse durant ces heures diurnes, débusque ce qui semble être un cerf de virginie. Peut être dans les ravages, ces lieux où les cervidés se regroupent  pour affronter en compagnie les rigueurs de cette pénible saison qu’est pour eux l’hiver. Le loup, opportuniste par nature, sait parfaitement utiliser les faiblesses de ces proies.<o:p></o:p>

    La course poursuite commence en forêt où le cerf, véloce et rapide, tente d’échapper à la meute de poursuivants. Pour lui, les choses se détériorent considérablement dans la descente située en lisière de forêt, là où nous avons relevé les premières traces. Les loups, endurants et plus légers, n’ont aucun mal à remettre la main sur leur proie dans cette neige poudreuse. S’ensuit le premier choc, féroce et saignant, durant lequel le cerf oppose une farouche et vile résistance. Le combat est âpre mais le cervidé, pourtant à bout de souffle, parvient d’un bond puissant à échapper aux crocs et aux morsures de ses adversaires. Il est néanmoins blessé et perd une quantité non négligeable de sang. Les loups ne semblent pas résignés à le pourchasser. La piste plus dure lui confère l’avantage dans la course mais son instinct le pousse à rejoindre la forêt. Il coupe à travers la poudreuse et s’engage dans la pente mais la meute saisit l’occasion qui lui est offerte pour se jeter tous crocs dehors sur chevreuil. Cette erreur, s’il on en croit les larges traces de sang, lui fuit sans doute fatale. Ainsi fonctionne la nature qui sait parfois se montrer cruelle et sauvage. Une telle proie permettra à la meute de reprendre des forces et manger durant une bonne semaine. Le froid et les loupes permettent ainsi de réguler la population des grands cervidés au sein de parc.<o:p></o:p>

    Subjuguant spectacle qu’est la nature… il ne fait aucun doute que ce soir, la nuit venue, les loups célébrant leur festin, berceront mon profond sommeil de leurs hurlements.<o:p></o:p>

    A compter de  ce jour particulièrement marquant pour le passionné de la faune que je suis… je me donne vingt ans…. Vingt années pour aller à la rencontre de ce fascinant prédateur et parvenir à le photographier en milieu sauvage.<o:p></o:p>

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                                                                      Ptitcruz."



      à suivre...



      Prochainement un résumé en photos de notre raid en raquettes et en autonomie complète dans le parc national de la Jacques Cartier...

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